Alimentation et santé mentale

Anne-Katrin Muth, Eva Fröhlich et Soyoung Park
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Si notre alimentation a des répercussions sur notre santé, elle affecte également nos décisions économiques et sociales.

Le matin, Laura aime déguster un muesli sucré. Reto, son conjoint, préfère pour sa part les petits déjeuners salés, comme une omelette accompagnée de jambon. Aujourd’hui, le couple a prévu de sortir faire des courses avant d’enchaîner avec le repas de midi. Au cours de la journée, Laura et Reto devront prendre une multitude de décisions, seront confrontés à la dame qui voudra les doubler à la caisse du supermarché, et décider du montant du pourboire qu’ils laisseront au serveur à la fin du déjeuner. Se pourrait-il que l’on observe chez Laura et Reto des différences de comportement uniquement dues au contenu de ce qu’ils ont avalé quelques heures plus tôt ? C’est à ce type de questions que nous essayons de répondre dans le cadre de la recherche sur l’alimentation et les processus décisionnels.


Notre alimentation a un impact considérable sur notre santé physique, c’est incontestable. On sait aujourd’hui qu’une alimentation qui fait la part belle aux fruits et légumes frais diminue le risque de maladies cardiovasculaires, tandis que la consommation excessive de fast-food et autres produits industriels fortement transformés, que l’on connaît sous le nom de convenience food, augmente le risque de diabète. Les chercheurs des domaines de la psychologie et des neurosciences s’intéressent de plus en plus à l’impact que revêt le contenu de nos assiettes sur notre cerveau et notre comportement. Une consommation quotidienne élevée de sucres accélère par exemple le vieillissement du cerveau et nous rend plus distraits. Il a également été démontré à plusieurs reprises que le volume cérébral des personnes ayant une alimentation malsaine à long terme est significativement plus faible que celui des personnes qui se nourrissent de façon équilibrée. Il s’agit là d’effets qui se jouent sur le long terme, au fil des années, mais qu’en est-il des impacts immédiats et quotidiens ? Comment et dans quelle mesure notre alimentation influence-t-elle nos décisions d’ordre social ou économique ? Le contenu de nos assiettes a-t-il un impact immédiat sur nos performances cérébrales ?

Des juges plus indulgents après le repas
Une étude israélienne portée par le neuroscientifique Shai Danziger a montré que l’alimentation peut avoir un impact sur nos décisions et notre comportement social : après la pause-déjeuner, les juges rendraient effectivement des verdicts plus indulgents, plus en faveur de l’accusé. Concernant la composition des repas judiciaires, les chercheurs nous ont toutefois laissés sur notre faim. Des études plus récentes suggèrent qu’une alimentation riche en glucides (ceux que l’on appelle les sucres dans le langage familier) augmente la fatigue et diminue fortement la mémoire. 
Les aliments contiennent notamment des nutriments essentiels, source d’énergie, que l’on peut classer en trois grandes catégories : les glucides, les lipides et les protéines. Ils constituent ensemble la famille des macronutriments. Le régime protéiné est très prisé des sportifs et de ceux qui font attention à leur ligne. D’un point de vue corporel, les protéines leur permettent en effet de gagner ou de perdre du muscle. Mais ce type d’alimentation a-t-il également un impact sur leur comportement ? Une étude animale menée par Chang Han, chercheur en biologie de l’évolution à l’Université sud-coréenne Kyung Hee, a d’ores et déjà montré que la modification des macronutriments, et donc des proportions entre protéines et glucides, avait des répercussions sur le comportement social des animaux. Les grillons mâles élevés avec un régime riche en protéines étaient, à l’âge adulte, plus enclins à s’accoupler que ceux ayant suivi un régime hyperglucidique. Mais ces constatations peuvent-elles être transposées à l’être humain ? 

Les décisions sous la loupe des chercheurs
Soyoung Park, neuroscientifique à l’Institut allemand pour la recherche nutritionnelle (Deutsches Institut für Ernährungsforschung), a été l’une des premières à réaliser une étude expérimentale visant à déterminer l’influence de la composition d’un repas sur le comportement décisionnel d’une personne. Pour ce faire, elle a eu recours au jeu de l’ultimatum, une méthode scientifique reconnue qui sert à étudier le comportement décisionnel humain dans un contexte économique et social. On enregistre le comportement des personnes tests dans des situations données, qui peuvent être perçues comme justes ou injustes. Dans le cas présent, les sujets se sont vu attribuer un partenaire fictif, derrière lequel se cachait un programme informatique. Le programme s’est vu attribuer une somme d’argent fictive, puis a décidé du montant qu’il souhaitait partager avec la personne test. S’il recevait par exemple dix francs, le programme pouvait proposer à son partenaire de partager avec elle cinq, trois ou deux francs, des montants qui avaient été définis au préalable et catégorisés comme justes, moyennement justes et injustes. Si l’on considère les choses de manière objective, l’offre de cinq francs nous semble juste puisque le montant global est ainsi réparti de manière équitable entre les deux parties. La troisième offre nous apparaît cependant comme étant injuste, puisque le participant n’obtient que 20 % du montant disponible. Les participants devaient ensuite décider d’accepter ou de décliner l’offre. Si l’offre était acceptée, les deux partenaires disposaient alors du montant défini. Si elle était refusée, aucun des deux ne recevait d’argent. Le participant pouvait ainsi sanctionner le comportement de son partenaire fictif. 
On peut déduire de l’attitude de la personne, c’est-à-dire du montant qu’elle accepte ou refuse, son comportement décisionnel dans un cadre social. D’un point de vue purement économique, la personne test devrait accepter toutes les offres, puisque deux francs valent toujours mieux que rien. Beaucoup d’études ont cependant démontré que les offres faibles sont effectivement perçues comme injustes et sont donc souvent rejetées. On peut supposer que cette attitude est le reflet du besoin social des participants de plus de justice. 

Un seuil de tolérance conditionné par l’assiette
Les résultats du jeu de l’ultimatum ayant été concluants quant au comportement des personnes face à des offres justes ou injustes (et donc à leur propension à les accepter ou à les décliner, mais aussi à sanctionner le partenaire ou non), le groupe de scientifiques rassemblé autour de Soyoung Park a choisi cette méthode pour mener deux autres études coordonnées, réalisées à l’Université de Lübeck. Pour la première, un groupe d’étudiants a été invité à participer au jeu de l’ultimatum durant le temps de midi. Avant de commencer, les scientifiques ont pris soin de leur demander ce qu’ils avaient pris pour le petit déjeuner. Après évaluation des données recueillies, il s’est avéré que 76 % des participants qui avaient pris un petit déjeuner riche en protéines étaient prêts à accepter des offres dites injustes, contre seulement 47 % des personnes ayant opté pour un petit déjeuner riche en glucides. On en déduit donc qu’un repas salé semble aller de pair avec une plus grande tolérance sociale vis-à-vis de l’injustice, et un repas sucré avec un besoin accru de justice sociale. Est-ce à dire que les grands consommateurs de glucides agissent de manière plus juste, ou qu’ils rejettent plus ardemment l’injustice ? Et si oui, quels sont les processus métaboliques qui conduisent à ce type de comportement ? L’étude n’a pas pu répondre à ces questions. Elle a cependant mis en évidence l’existence d’un lien qui n’a, pour le moment, pas permis de tirer de conclusions quant à une éventuelle relation de cause à effet. On pourrait envisager une autre explication : les personnes les plus tolérantes ont tendance à manger protéiné.


Afin de vérifier, de manière solide, si le petit déjeuner avait réellement pu avoir une influence sur le comportement des étudiants, les chercheurs ont mené une seconde étude contrôlée en laboratoire. Des étudiants de l’Université de Lübeck ont été invités à se rendre au laboratoire sur deux journées distinctes. On leur a chaque fois servi un petit déjeuner ; le premier était riche en lipides, le second riche en glucides. Une fois rassasiés, les participants se sont soumis à une prise de sang ayant pour but de relever les acides aminés présents dans le sang, et donc de déterminer les processus métaboliques possiblement responsables de la modification de leur comportement. On leur a ensuite demandé de participer au jeu de l’ultimatum.
En modifiant la composition des petits déjeuners dans un but expérimental, le groupe de chercheurs lubeckois a pu valider les résultats de la première étude. L’absorption d’un repas riche en glucides a rendu les participants plus sensibles à l’injustice de leur partenaire fictif que ne l’ont été ceux qui avaient consommé un petit déjeuner protéiné. Ils étaient bien plus enclins à décliner les offres injustes. Une même personne est donc capable de prendre des décisions différentes en fonction de ce qu’elle a mangé le matin. Mais comment est-ce possible ?

Le rôle de la dopamine et des acides aminés 
Les nutriments contenus dans notre alimentation ont une influence à court et à long terme sur notre métabolisme. À chaque repas, nous absorbons des proportions différentes de glucides, de lipides et de protéines. Les aliments d’origine végétale et animale regorgent de protéines, elles-mêmes constituées d’acides aminés. Ceux-ci sont précurseurs des neurotransmetteurs, des substances chimiques qui envoient des messages au cerveau et dans le reste du corps. Un repas ayant un taux de protéines plus élevé que celui des glucides fait augmenter le niveau de tyrosine dans le sang. La tyrosine est un précurseur de la dopamine, un neurotransmetteur. À l’inverse, un repas contenant davantage de glucides que de protéines fera augmenter le niveau de tryptophane dans le sang. Le tryptophane est un précurseur de la sérotonine, un neurotransmetteur présent dans le cerveau. La recherche a montré que la dopamine et la sérotonine sont deux neurotransmetteurs qui, d’un point de vue psychologique, pourraient jouer un rôle clé dans le processus de prise de décision. Elles sont impliquées de différentes manières dans des mécanismes de décision, comme l’apprentissage, le système de récompense ou encore le maintien des humeurs.


En contrôlant les portions de glucides et de protéi­nes contenues dans le petit déjeuner qui était servi aux étudiants, les chercheurs ont pu manipuler leur taux de tyrosine et de tryptophane. C’est ce qui leur a permis de montrer qu’un apport élevé de glucides augmentait le taux de tryptophane dans le sang, et qu’un apport élevé en protéines favorisait la présence de tyrosine. Une autre analyse a révélé qu’un taux élevé de tyrosine augmentait la probabilité que le participant accepte des offres injustes au jeu de l’ultimatum. L’analyse des données personnelles des étudiants a permis d’exclure un fait : les changements apparus dans la prise de décision sociale n’ont pas été causés par des différences d’humeur ou de personnalité, mais provoqués par la différence de composition du petit déjeuner.
Au vu des résultats, les chercheurs ont supposé que le petit déjeuner protéiné qui a modifié le niveau de tyrosine avait aussi eu une influence indirecte sur la concentration de dopamine dans le cerveau. De précédentes études avaient déjà montré que la dopamine joue un rôle dans les prises de décision d’ordre social et stimulent le système de récompense. L’étude menée à Lübeck a apporté la preuve que la modification d’un repas par le biais de la production de tyrosine, un acide aminé précurseur de la dopamine, pouvait influer sur notre comportement social en matière de prise de décision. Ces résultats pourraient-ils s’appliquer à d’autres domaines ? La question reste ouverte. La durée et l’importance de ces effets font aussi l’objet d’études. Il serait intéressant de voir si une alimentation taillée sur mesure pour une personne donnée pourrait modifier son comportement décisionnel à long terme, de manière positive. Si tel était le cas, on pourrait comparer la démarche à un nouveau type de dopage cérébral. 

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