«Il faut prendre soin de sa santé psychique»

Joël Frei
Pratique professionnelle
Fédération
Alfred Künzler rassemble les acteurs qui s’engagent en faveur de la santé psychique.

Qu’en est-il des connaissances de la population sur la santé psychique en cette période de crise sanitaire ? En janvier dernier, la fondation Promotion Santé Suisse a mené une enquête représentative à ce sujet. L’un des principaux résultats est que pour 60 % des personnes interrogées, prendre soin de sa propre santé psychique est quelque chose de très important. Néanmoins, seules 46 % d’entre elles disent bien savoir ce qu’elles peuvent faire concrètement pour renforcer leur propre santé psychique.
 
Le psychologue Alfred Künzler dirige le Réseau santé psychique suisse (RSP), une organisation mettant en relation les acteurs qui s’engagent en faveur de la santé psychique sur le plan fédéral. « Si l’on posait les mêmes questions au sujet de la santé physique, les chiffres seraient bien différents », confie-t-il au sujet de l’enquête. Dans ce cas, 98 % des gens répondraient certainement : « Oui, bien sûr que je sais comment améliorer ma santé : je me brosse les dents, je fais du sport, etc. » Le promoteur de la santé souhaite qu’entretenir sa santé psychique devienne un jour aussi important qu’entretenir sa santé physique. À cet effet, un changement des mentalités est nécessaire. « Il faut aussi prendre régulièrement soin de sa santé psychique, et ne pas se contenter de la rafistoler lorsqu’elle se détériore. »

Alfred Künzler fait partie des psychologues les mieux interconnectés de Suisse. Depuis dix ans, le responsable du RSP rassemble des spécialistes et diffuse des connaissances sur la santé psychique. Auparavant, il a été membre du Comité de la FSP pendant huit ans. Il a fondé l’association chronischkrank.ch, au comité de laquelle il siège encore. En octobre 2019, à Genève, il participe à la première Mad Pride de Suisse – une grande manifestation visant à déstigmatiser les personnes atteintes de maladies psychiques. Il y observe que le public est très ouvert et manifeste de l’intérêt pour la maladie et la santé psychiques. Fasciné par ce constat, il décide d’importer la Mad Pride dans d’autres régions linguistiques de Suisse. Un deuxième défilé est prévu le 18 juin 2022 à Berne.

Devenu père très tôt
À l’origine, rien ne prédestine Alfred Künzler à promouvoir des projets nationaux renforçant la santé psychique de la population. Fils de paysans, il devient père à seulement 18 ans, pendant son apprentissage d’électronicien. « À l’époque, je me suis dit pour la première fois que la psychologie pourrait m’intéresser. Mais je voulais assumer mon rôle de père. Faire des études n’était donc pas envisageable. » Alfred Künzler noue une forte relation avec son fils. Mais il est séparé de lui quatre ans plus tard, au moment de son divorce. Cet événement, doublé d’un surmenage au travail, conduit le jeune homme de 24 ans à commettre un acte irréfléchi. 

Aujourd’hui, à 57 ans, il profite pleinement de la vie. Avec sa deuxième épouse, il a fondé une nouvelle famille et a deux filles. Fort des expériences qu’il a vécues et de ses connaissances actuelles, que conseillerait-il à son ancien soi, profondément affecté à l’époque par la séparation avec son fils ? « Je dirais au jeune père de 18 ans : parle de ta situation à d’autres personnes, n’essaie pas de te débrouiller tout seul, et fais-toi ­aider ! »

«Il faut aussi prendre régulièrement soin de sa santé psychique.»

La psychologie, un nouveau départ
Alors qu’il suit une psychothérapie intensive, Alfred Künzler décide de suivre sa vocation : travailler au contact d’êtres humains. Après quatorze années d’expérience professionnelle dans l’industrie, il quitte son métier technique afin de prendre un nouveau départ. Il rattrape la maturité, puis étudie la psychologie à Berne et en Californie, finançant ses études en travaillant comme serveur. « Quand j’ai commencé mes études, je me considérais comme l’homme le plus heureux du monde. Je pouvais enfin me consacrer toute la journée à ce qui était le plus important pour moi. »

Il garde surtout un excellent souvenir de son séjour aux États-Unis. « Mes camarades échangeaient ouvertement avec les professeurs au sujet de leurs recherches, ainsi qu’à propos de sujets délicats, et se réjouissaient ensemble des succès. La considération mutuelle et l’esprit collégial qui régnaient entre eux m’ont positivement impressionné. »

De retour en Suisse, Alfred Künzler trouve un travail dans le domaine du traitement des addictions. En tant que thérapeute chargé de la gestion de cas, il mène des thérapies individuelles et des thérapies de groupe. « C’était une institution formidable, axée sur la thérapie de longue durée. » Parallèlement, Alfred Künzler étudie les effets de la psychothérapie sur le traitement des addictions. Les activités de recherche resteront l’une de ses priorités pendant de nombreuses années. 

Après deux ans d’expérience professionnelle dans le domaine des addictions, le psychologue aux multiples centres d’intérêt se lance un nouveau défi. Il postule à un emploi de psycho-oncologue et est convoqué pour un essai. « C’est seulement à ce moment-là que j’ai réalisé de quoi traite vraiment la psycho-oncologie, à savoir de thèmes existentiels, de la vie et de la mort. » Alfred Künzler se rend vite compte que cette discipline lui correspond parfaitement. La menace de la mort planant souvent sur les séances de thérapie, des thèmes profonds y surgissent rapidement.

Il réalise à quel point un grand nombre de ses patientes et de ses patients changent radicalement leur vie afin de mieux l’adapter à leurs besoins. Il restera fidèle à ce domaine de spécialisation pendant dix ans, au travers de la prise en charge de patient-e-s, de la réalisation de recherches, de l’écriture de sa thèse de doctorat, ainsi que de la publication d’un ouvrage de référence.

Miser sur les jeunes
Dans son activité actuelle en faveur de la promotion de la santé psychique et de la prévention, Alfred ­Künzler se demande comment avoir le plus grand impact possible avec le peu de ressources financières disponibles. Selon lui, le principal potentiel pour améliorer les connaissances sur la santé psychique réside chez les enfants et les adolescent‑e‑s. « Ils sont globalement encore plus malléables, et ce sont eux qui influeront le plus longtemps sur la société dans laquelle ils vivent », explique le psychologue. Pour sensibiliser la jeunesse à la santé psychique, les écoles jouent un rôle essentiel. « C’est une façon d’accéder à l’ensemble de la population. La grande majorité des gens passent par les écoles. » 

Ces deux dernières années, le RSP a défini l’éducation comme domaine d’action prioritaire. Alfred ­Künzler a donc pris contact avec des acteurs tels que des travailleuses et des travailleurs sociaux, des psychologues scolaires et des directions d’école. Sur la base d’un programme axé sur les ressources et coordonné par le RSP intitulé 10 pas pour la santé psychique, le Schulsozialarbeitsverband (SSAV) a par exemple élaboré une offre de formation continue. « C’est une excellente initiative qui va dans le bon sens. »

L’objectif est que la santé psychique ait un jour une place fixe dans les programmes scolaires. « Le brossage des dents est enseigné à l’école, mais pas l’entretien de la santé psychique », indique Alfred Künzler. Il reste donc beaucoup à faire pour que sa vision devienne réalité : une société où les personnes puissent parler sans honte de leurs problèmes psychiques. 

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