« J’ai besoin que les gens passent à l’action »

Aurélie Faesch-Despont
Pratique professionnelle
Fédération
Psychologue et boxeur, Steve Baudin propose des cours de psychoboxe aux enfants et aux adolescents dans un cadre sécurisant, avec un véritable accompagnement psychologique.

À 14 heures tapantes, Vadim, David et Nicolas (prénoms d’emprunt, n. d. l. r. ) déboulent en trombe en direction du ring. « Steve, nous avons un cadeau pour toi », annoncent-ils en chœur. Les trois préados sont là pour suivre leur dernière séance de « psychoboxe ». Une approche complémentaire au suivi psychologique de base que le psychologue FSP Steve Baudin propose depuis quelques années, dans les locaux d’United Boxing, un club de boxe qu’il a lui-même fondé à Renens (VD) avec un associé. « Beaucoup d’enfants sont naturellement attirés par les sports de combat, explique-t-il. Et je profite de cet intérêt pour créer une alliance avec les élèves. En établissant une atmosphère accueillante où les règles sont simples mais le respect et la discipline indispensables, je parviens à ouvrir le dialogue. »
Alors qu’il déballe la boîte de chocolat offerte par les enfants, Steve Baudin rebondit et ouvre la discussion : « Pourquoi me remerciez-vous ? Qu’avez-vous appris au cours des séances passées ? » David lui répond du tac au tac : « Moi, j’ai appris à mieux gérer mes émotions. » Les trois jeunes, âgés de 11 et 12 ans, sont là – avec leur éducatrice – dans le cadre d’un module d’activités temporaires et alternatives à la scolarité, destiné à des élèves qui présentent un risque de décrochage scolaire. Violence envers les camarades, hyperactivité, soucis familiaux, etc. Les trois élèves présents rencontrent des difficultés scolaires, comportementales et/ou sociales. Les entraînements proposés par Steve Baudin sont l’occasion de leur offrir une forme de mentorat et de faire le lien entre les difficultés rencontrées dans l’apprentissage d’un nouveau sport et celles rencontrées dans la vie de tous les jours, que ce soit à l’école ou à la maison. « Je travaille notamment sur la confiance en soi, la maîtrise du corps, la gestion du stress et des émotions, la communication et la résistance au stress. À travers le sport, j’essaie de faire ressortir les qualités, les compétences et les potentiels. » 
Lors des premières séances, les préadolescents ont notamment dû acquérir quelques bases techniques en boxe. Une occasion de travailler leur concentration et leur mémorisation. « Gauche-gauche-droite-crochet-uppercut-esquive : je leur fais remarquer qu’ils sont capables de mémoriser une combinaison de coups. Et qu’ils sont donc capables de faire de même avec une série de six mots à l’école. » L’objectif principal du psychologue est, dans le cadre d’un entraînement de boxe, de leur donner des outils ou de leur faire vivre des expériences positives qu’ils pourront ensuite réactiver en cas de difficultés.

Défaite n’est pas synonyme d’échec
Adolescent, Steve Baudin trouve lui-même dans la boxe le moyen de se défouler, de se recentrer et de vider ce qu’il a sur le cœur. Il pratique maintenant ce sport depuis plus de 10 ans, et a combattu au plus haut niveau helvétique. En 2012, il participe à la finale du Championnat suisse de boxe. Une rencontre ultime contre un adversaire suisse alémanique très populaire et très fort, qu’il finira par perdre de justesse. Mais preuve que défaite n’est pas synonyme d’échec, il ne regrette aujourd’hui en rien l’issue de cette finale. « Sinon, je ne serais pas là où je suis aujourd’hui. À l’époque, j’avais conclu un marché avec ma mère : si je gagnais, je devenais boxeur professionnel. En revanche, si je perdais, je terminais mes études de psychologie à l’Université de Lausanne. » Il pose alors ses gants de boxe pour un temps, sans toutefois les ranger définitivement.
 

Son master en psychologie du conseil et de l’orientation de carrière en poche, une chose est claire pour Steve Baudin : il ne va pas s’enfermer dans un bureau et proposer des consultations traditionnelles. « J’ai besoin que les gens passent à l’action », confie-t-il.  C’est alors qu’il découvre le cheminement intellectuel de Richard Hellbrunn, psychanalyste et ex-entraîneur de boxe français, qui a réalisé à quel point le fait de mettre le corps en mouvement dans un cadre protégé pouvait libérer les affects douloureux. Il est l’un des théoriciens de la discipline. « Dans la psychoboxe, j’ai trouvé le moyen d’allier mes deux passions. C’est un domaine fascinant, dans lequel il reste encore beaucoup à construire. Je teste sans cesse de nouvelles techniques et méthodes pour voir ce qui fonctionne le mieux auprès des jeunes. » 
Son expérience lui confirme rapidement qu’il peut être libérateur de pouvoir exprimer ses sentiments, pensées et expériences de vie face à un sac de boxe. Steve Baudin raconte l’histoire d’une jeune fille à qui la boxe fait tellement de bien qu’elle réussit à surmonter son agoraphobie et à prendre les transports publics pour se rendre à la salle de sport. Le psychologue s’étonne toutefois de voir qu’au fil des entraînements, elle ne parvient pas à frapper vraiment fort, alors qu’elle en aurait la capacité physique. Au fil des discussions, la jeune fille lui confie que lorsqu’elle avait huit ans, un médecin lui aurait dit que ses os étaient très fragiles. Convaincue depuis lors qu’elle est très fragile, elle n’ose inconsciemment pas frapper plus fort. L’accompagnement proposé par Steve Baudin lui permet petit à petit de reprendre confiance en ses capacités et en ses forces. « Honnêtement, je ne vois pas où, si ce n’est dans le cadre de la psychoboxe, cette révélation aurait pu se faire. Tout au long des sessions, je tente de créer la discussion et la confrontation. Et des portes s’ouvrent. Parfois cinq ou six séances peuvent suffire à transformer une vie entière. » L’approche du psychologue FSP se veut plutôt physique, en utilisant le corps et en proposant des exercices parfois exigeants pour amener les jeunes à puiser dans leur potentiel. « Le corps et l’esprit sont étroitement liés. Si le premier est plus résistant et résilient, le second le sera aussi. »

Observer les interactions
Avant de passer à l’action avec Vadim, David et Nicolas, Steve Baudin leur demande encore d’estimer où en est leur réservoir d’émotions négatives. « Chez moi, il est à 0,09 %, s’écrie Vadim. J’ai eu une très bonne semaine. » « Moi j’ai l’impression que mon réservoir s’est agrandi, j’arrive mieux à gérer mes émotions », renchérit Nicolas. Et voilà venue l’heure d’enfiler les gants et de taper dans le sac. Les trois jeunes s’en donnent à cœur joie.
Lors d’un exercice où ils doivent essayer de toucher leur adversaire à l’abdomen sans se faire toucher eux-mêmes, Steve Baudin remarque que David s’impose en tant qu’arbitre, lui subtilisant progressivement son rôle. « Il doit comprendre qu’un tel comportement n’est pas possible à l’école ou avec les parents », confie le psychologue. C’est l’un des grands avantages de l’accompagnement en petit groupe, qui permet d’observer comment les enfants interagissent entre eux.  Au cours de la même session, il sera encore question de la différence entre les mots « combat » et « jeu », qui revêt une grande importance. Aussi bien lors d’un entraînement de boxe que dans la cour de récréation. « Les ados ne se rendent pas toujours compte de la portée des mots qu’ils utilisent, il est nécessaire qu’ils en prennent conscience. » 
Steve Baudin ne vit actuellement pas de la psychoboxe et des quelques patients par semaine qu’il voit pour ce type d’accompagnement. Il considère toutefois ce travail comme une mission profonde : « J’aimerais que les jeunes réalisent qu’ils sont capables de trouver des solutions, qu’ils ont des appuis et des personnes à disposition pour les aider à aller de l’avant. » Le psychologue aspire aussi à mieux faire connaître son activité et à sensibiliser ses collègues à cette approche novatrice, qui pourrait convenir à certaines et à certains de leurs jeunes patients, en complément à un soutien psychologique traditionnel. Et peut-être encore davantage en cette période de crise sanitaire, durant laquelle les possibilités de défoulement se trouvent limitées.

  • Image
    psc3-21 cover de

    Psychoscope 3/2021

    Psychologie scolaire
  • Image
    psc2-21 cover fr

    Psychoscope 2/2021

    L’autisme et ses héros
  • Image
    Cover Psychoscope 1/2021

    Psychoscope 1/2021

    Psychologie et spiritualité
  • Image
    Cover PSC6-20_Web

    Psychoscope 6/2020

    Les enseignements de la crise

Commentaires

Ajouter un commentaire