Le sport, une école de vie

Hanspeter Gubelmann et Cristina Baldasarre
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Comment trouver un équilibre entre performances optimales et bien-être?

L’optimisation continue de soi et de son corps est devenue une sorte d’obligation morale dans nos sociétés postmodernes. Quel rôle les psychologues du sport peuvent-ils jouer dans ce contexte?

Pour Adolf Ogi, ancien ministre des sports suisse et conseiller spécial de l’Organisation des Nations Unies (ONU) au service de la paix et du sport, la pratique sportive est une véritable école de vie, en particulier pour les jeunes. « Le sport nous apprend à ne pas nous effondrer après une défaite et à ne pas triompher de manière excessive en cas de victoire. Il nous impose le respect des règles et de l’adversaire, et nous donne du courage. De telles expériences forgent la personnalité. » Et les sportifs interrogés sont quasi unanimes : « Le sport est une bonne école de vie. » Le tennisman Roger Federer, sans doute le sportif suisse le plus connu, qualifie son adolescence passée en Suisse romande de « très précieuse » pour la suite de sa carrière. « J’ai dû me battre pour m’imposer et faire des sacrifices (...) Pour moi, le sport a été la meilleure des écoles. » 

Le fait que le sport contribue au développement de la personnalité est largement lié au climat de compétition « équitable et sain » qui y règne. Bien entendu, le modèle transmis par les entraîneuses et les entraîneurs, ainsi que par les parents, influence aussi le développement individuel du sportif. Comme la musique ou d’autres activités artistiques, le sport peut lui aussi contribuer à une consolidation de la confiance en soi et au développement d’une personnalité indépendante.

Autodétermination et efficacité personnelle
Cette hypothèse s’inscrit dans le contexte de la théorie du développement, et s’appuie sur le modèle de la théorie d’autodétermination des professeurs de psychologie américains Edward Deci et Richard Ryan. La motivation des actions et le développement humain dépendent toujours de la satisfaction des trois besoins psychologiques fondamentaux que sont les besoins de compétence, d’appartenance et d’autonomie. L’incitation à l’initiative individuelle, associée à la motivation intrinsèque, joue un rôle primordial dans l’émergence de comportements à long terme axés sur le développement de la personnalité. Le soutien d’une équipe, ainsi qu’un programme d’entraînement personnel (et, si possible, librement défini) représentent également des piliers importants dans cet environnement pédagogique. Dans le sport de haut niveau, les consignes sont les objectifs sportifs : le record personnel, la qualification à un championnat ou la victoire dans une compétition ciblée.

Le fait d’atteindre un objectif est étroitement lié au sentiment d’efficacité personnelle (perceived self-­efficacy). Selon le psychologue canadien Albert ­Bandura, dans le domaine du sport, une personne ayant un sentiment d’efficacité personnelle important se sent capable de remporter la victoire. Il y a tout lieu de croire que, déjà lorsqu’il était jeune tennisman, Roger ­Federer avait confiance en lui (« Si je me donne du mal, je peux y arriver »). À l’inverse, ses adversaires ayant un sentiment d’efficacité personnelle moins développé abandonnaient trop tôt («Roger est très fort aujourd’hui, je n’ai aucune chance»). Bien entendu, dans le sport aussi, l’évaluation subjective de l’efficacité personnelle dépend essentiellement des performances réelles. De très bonnes performances s’accompagnent la plupart du temps d’attentes élevées en matière d’efficacité personnelle. Chez le jeune Roger Federer, l’évaluation subjective de l’efficacité personnelle dépendait de quatre facteurs supplémentaires : de l’observation des performances des autres (« Mon meilleur ami vient de gagner son match, moi aussi j’en suis capable »), des convictions qu’il a lui-même développées ou qu’il a reprises d’autres personnes (« Mon entraîneur aussi pense que j’en suis capable »), de l’analyse des sensations qu’il ressent lorsqu’il joue particulièrement bien (« Je ressens cette adrénaline, cela veut dire que je suis prêt »), et des événements positifs qu’il a déjà vécus (« J’ai gagné le tournoi de la semaine passée »).

Le soi et les réseaux sociaux
Outre les aspects subjectifs mentionnés, Albert ­Bandura mettait déjà en évidence l’impact considérable de l’environnement, dans les années 1970, lors de l’élaboration de sa théorie. Avec les réseaux sociaux, cet impact s’est considérablement renforcé depuis. Les modèles de développement actuels, les théories de l’optimisation de soi, renvoient à la motivation fondamentale de l’homme à donner de soi une image positive et à recevoir des évaluations positives de ses semblables.

Dans l’environnement numérique si prisé par la jeunesse actuelle, chacun fait la course aux « likes », en particulier en l’absence d’autres appréciations positives (les félicitations du personnel enseignant ou des parents, par exemple). Les jeunes d’aujourd’hui interagissent via les réseaux sociaux et veulent faire partie de diverses communautés en ligne. D’après l’étude suisse JAMES sur l’utilisation des médias et les loisirs des jeunes menée en 2018 par la Haute école zurichoise de sciences appliquées (ZHAW), 94 % des adolescents possèderaient un profil sur au moins un réseau social et plus de 90 % d’entre eux utiliseraient ces réseaux tous les jours. Ils peuvent facilement y entrer en contact avec d’autres jeunes et développer une appartenance à un cercle d’amis en ligne. Le désir de « succès » rapide (leurs publications sont vues et commentées de manière positive) et le sentiment d’appartenance sont des facteurs clés qui poussent les jeunes à utiliser les réseaux sociaux. De plus, ils peuvent y évoluer au sein de leur groupe d’amis presque sans surveillance, et à l’abri du regard des adultes.
 

« J’ai dû me battre pour m’imposer et faire des sacrifices. »

De l’amélioration à la maximisation de soi
La définition scientifique de l’« optimisation de soi » reste vague. Elle oscille entre l’amélioration et la maximisation de soi. En définitive, c’est l’importance individuelle des moyens mis en œuvre (le terme « technologies du soi » semble ici approprié) qui doit déterminer l’objectif que vise leur application. Nous pouvons nous amuser à analyser nos émotions sur l’écran d’une montre connectée, accorder à la mesure de notre pression sanguine le même intérêt qu’à une « course d’essai » ou tirer parti de l’analyse intégrée de la fréquence cardiaque lors d’un entraînement pour l’améliorer. 

De nos jours, la maximisation de soi (Selbstoptimierung, en allemand) a mauvaise presse. Eberhard Wolff, professeur d’anthropologie culturelle à l’Université de Bâle, qualifie l’utilisation de ce terme de scandale, de concept superlatif délibérément imprécis : « Il est aussi vague sur le plan de la recherche que dans l’expression de tous les jours. On peut lui associer des attributs émotionnels comme des attributs fonctionnels. » 

Reste à voir dans quelle mesure l’optimisation de soi est liée à une pression sans fin exercée par les autres ou à un objectif d’amélioration de la qualité de vie propre de l’individu. En revanche, les causes et les mécanismes déclencheurs qui poussent les jeunes gens à la maximisation de soi semblent variés. Deux motifs somme toute très humains apparaissent comme fondamentaux : l’aspiration à la perfection et le besoin de se comparer aux autres et d’être meilleur qu’eux.

Perfectionnisme, contrainte et addiction ?
Dans le cadre de l’impitoyable idéologie de la performance, la maximisation de soi peut avoir des répercussions négatives. Prenons l’exemple d’une influenceuse suisse qui prône le sport et une alimentation saine auprès de sa communauté (essentiellement féminine) de 500 000 abonnés. Elle est une ambassadrice de la valorisation de soi et a déjà subi plusieurs opérations de chirurgie esthétique. En fait, il s’avère qu’elle souffre de troubles alimentaires et qu’elle est dépressive. La position qui consiste à affirmer « Je veux m’améliorer par tous les moyens, car je ne suis pas encore la meilleure version de moi-même » est donc discutable. 

En effet, la tendance à la maximisation de soi est relayée par les médias et incite au perfectionnisme. La pression exercée sur les individus pour être beaux et athlétiques augmente donc de façon considérable, en particulier chez les adolescents. Cela explique notamment pourquoi l’on croise aujourd’hui fréquemment des jeunes d’à peine quinze ans dans les salles de sport et de musculation, et pourquoi ils sont de plus en plus nombreux à prendre des produits dopants interdits tels que des anabolisants pour développer leurs muscles. Un sondage de Promotion Santé Suisse a révélé que 80 % des garçons âgés de 13 à 15 ans voulaient avoir plus de muscles. Parmi les filles de la même classe d’âge, 50 % se trouvaient trop grosses.

Le renforcement de soi et l’augmentation de la performance, tels qu’ils sont définis sur la base de la théorie de l’autodétermination et de l’efficacité personnelle, sont des sources de motivation omniprésentes. Et ils se manifestent à grande échelle : à l’école, dans le sport, mais aussi dans le monde des adultes, et ils préservent et stimulent la positivité du soi. Cependant, lorsque la frénésie de l’optimisation prend le dessus, alimentée par les réseaux sociaux et soutenue par des parents surmotivés, elle s’accompagne d’une menace de dysfonctionnement. La psychologie du sport se propose d’explorer le champ de tension entre une personnalité « naturelle » et une personnalité apparemment capable de se façonner sans limites. Les psychologues du sport peuvent également intervenir dans les cas d’athlètes prenant des substances interdites ou lorsque les parents et les entraîneurs de jeunes sportifs de haut niveau demandent de l’aide.

Une charte d’éthique pour les jeunes
Le Panathlon Club International s’engage depuis plus de 30 ans pour le sport adapté aux enfants. Cette association a élaboré la Charte des droits de l’enfant dans le sport, qui est aussi portée par Swiss Olympic. Cette charte vise à protéger les enfants et les adolescents des abus et des exigences exagérées. Nous pouvons en faire découler six règles que les entraîneurs doivent respecter pour assurer le bien-être des enfants et des adolescents dans le monde du sport. Premièrement, les jeunes sportifs doivent pouvoir participer aux prises de décision et les entraîneurs doivent les motiver à définir leurs propres objectifs. Deuxièmement, l’évaluation des performances et de l’engagement doit se fonder sur le fait que le sportif a le droit de ne pas être le vainqueur. Troisièmement, il convient de laisser aux sportifs une marge de manœuvre suffisante. Ils doivent avoir la liberté de prendre des initiatives, de découvrir par eux-mêmes et d’être curieux. Quatrièmement, les entraîneurs doivent veiller à ce que l’ambiance d’entraînement soit bonne et promouvoir la communication. Cinquièmement, il convient de mettre l’accent sur des comportements d’équipe positifs et de favoriser la cohésion de l’équipe. Et enfin, sixièmement, il est nécessaire de prendre du recul vis-à-vis de son propre comportement en tant qu’entraîneur, responsable ou parent au moyen d’intervisions ou de supervisions.

La mesure dans laquelle le sport peut réellement être une bonne école de vie dépend avant tout de la mise en place d’un programme adapté à l’individu. Dans le sport de haut niveau, les limites sont atteintes ou dépassées lorsque les exigences excessives des jeunes eux-mêmes ou d’autres personnes nuisent à leur propre bien-être. Les psychologues du sport doivent s’engager pour le bien-être des jeunes sportifs et mettre en avant des formes adéquates d’optimisation de soi. Le projet « Coaching des parents dans le sport de haut niveau » (lire encadré ci-contre) constitue une première approche en la matière.

Les auteurs

Cristina Baldasarre est psychologue spécialiste en psychologie du sport et psychothérapeute FSP. Elle est aussi entraîneuse de patinage artistique chez Swiss Olympic. Ses axes de travail principaux sont le conseil aux jeunes sportifs de haut niveau, ainsi que le soutien thérapeutique aux jeunes sur les questions liées à l’apprentissage et aux performances.

Hanspeter Gubelmann est docteur en psychologie et psychologue spécialiste en psychologie du sport FSP. Il est responsable de l’Unité des sciences de l’éducation du diplôme d’enseignement en sport à l’EPF de Zurich. Il exerce depuis 30 ans de nombreuses fonctions dans le  sport de haut niveau. En sa qualité de psychologue du sport, il s’intéresse depuis un certain temps déjà au coaching des parents. Hanspeter Gubelmann est membre du Comité de la FSP depuis 2017.

 

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