Les dictatures et les médias

Joël Frei
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Le décès d’une jeune femme en Iran a suscité l’indignation et déclenché des manifestations dans le monde entier. Les régimes autoritaires sont mis sous pression par les médias sociaux. Et certains d’entre eux les utilisent aussi pour semer le doute.

« Comment pourrais-je mener une vie normale ? Je dois tout faire pour porter sa voix ! », s’exclame Hamid ­Taherzadeh. Le musicien iranien s’exprime face à la caméra, sa voix tremble, ses mains s’agitent en tous sens. C’est sa façon à lui d’évacuer sa colère. Une semaine avant cette interview vidéo, Mahsa Amini, une Kurde iranienne de 22 ans, a été tuée. La police des mœurs l’avait arrêtée à Téhéran, capitale de l’Iran, pour port non réglementaire du voile. La jeune femme a apparemment été si violemment battue qu’elle en est morte.
 
Depuis cet événement, le chaos règne en Iran. ­Réunissant tous les groupes religieux et ethniques, les manifestations contre l’obligation du port du voile et contre l’ayatollah Ali Khamenei ont gagné tout le pays. Partout, on réclame la chute du régime. La population est opprimée par un pouvoir autoritaire depuis plus de quatre décennies. Selon l’indice de démocratie du magazine britannique The Economist, l’Iran occupe la 154e place sur 167 pays.
 
En 1978 et 1979, les années de la révolution, ­Hamid Taherzadeh avait lui-même manifesté dans les rues d’Iran. Il était étudiant lorsque le régime du chah Mohammad Pahlavi était tombé. « Nous caressions l’espoir que cela nous apporte la démocratie et le respect des minorités ethniques et religieuses. Mais cela n’a pas été le cas : l’ayatollah Khomeini est revenu d’exil et a proclamé la République islamique », indique-t-il.

Hamid Taherzadeh compare cette période de répression à un mur, qui est en train de se fissurer : « La mort de la jeune femme a déclenché des protestations de masse. Les régimes dictatoriaux peuvent réduire au silence pendant un certain temps en tuant et en torturant. Mais quand un seuil critique est franchi, ils n’y parviennent plus, car les gens n’ont plus rien à perdre. »  

La musique comme protestation politique
Hamid Taherzadeh est issu d’une famille libérale de musiciens. Peu après son arrivée au pouvoir, l’ayatollah Khomeini avait interdit la musique et les instruments, qu’il considérait comme sources de péché. Il y avait toutefois des exceptions : la musique qui servait les intérêts du régime était tolérée. «Il fallait enregistrer ses morceaux et les présenter au ministère compétent.Celui-ci censurait toutes les musiques qui pouvaient susciter de la joie. Ainsi, la grande majorité des musiciennes et des musiciens ont été contraints d’arrêter leur travail », explique Hamid Taherzadeh, spécialiste de musique traditionnelle iranienne. Le pouvoir n’a pas tardé à emprisonner, à torturer et à exécuter ses ennemis.

Le musicien s’est retrouvé du côté des personnes poursuivies par le régime. « Nombre de mes camarades d’études ont été arrêtés et tués. L’un de mes professeurs a été pendu. » En 1980, Khomeini a en outre déclenché une guerre contre l’Irak. « L’un des volets de la doctrine d’expansion de Khomeini était d’exporter la révolution dans d’autres pays », précise Hamid Taherzadeh. «  Mon père m’a conseillé de quitter l’Iran. Il m’a dit  que la situation devenait dangereuse pour moi, qu’ils allaient vouloir m’envoyer au combat. » La guerre entre les deux nations voisines, qui a duré huit ans, a fait environ un million de morts.

Hamid Taherzadeh a finalement émigré en Inde, où il a poursuivi son cursus universitaire. Plus tard, il a étudié la musique classique à la célèbre Royal Academy of Music de Londres. En exil, il continue à s’engager pour les droits humains en Iran. Il décrit la situation dans le pays au grand public, prend la parole à des manifestations, donne des concerts lors d’événements politiques et informe le Conseil des droits de l’homme des Nations Unies, à Genève, de la situation actuelle en matière de droits humains en Iran.

Aujourd’hui, ­Hamid Taherzadeh fait partie du « Conseil national de la résistance iranienne » (CNRI), mouvement d’opposition iranienne en exil : « Au sein du Conseil des droits de l’homme, nous sommes la voix du peuple iranien. Mais il s’agit aussi d’un combat contre les représentants du gouvernement iranien. » Pour ses activités politiques et ses concerts, il se déplace entre Londres, Paris, Genève et d’autres villes occidentales. En Iran, les artistes comme lui sont considérés comme des ennemis de l’État : « La musique est une forme de protestation politique. Le régime voit ton instrument comme une arme.» 

« Sur les médias ­sociaux, les États autoritaires veulent surtout semer le doute. »

Le pouvoir iranien limite l’accès à internet
Depuis la mort de Mahsa Amini, ce sont surtout des jeunes femmes qui se soulèvent dans tout le pays. Les manifestations n’ont pas seulement lieu dans la rue. Comme lors du « Printemps arabe », qui avait déclenché des protestations et des révoltes dans le monde arabe à partir de 2010, les médias sociaux jouent un rôle majeur. Un grand nombre de protestataires utilisent des réseaux sociaux comme Twitter ou Instagram.

Par l’intermédiaire de ces canaux, ils coordonnent les manifestations et avertissent de la présence des troupes gouvernementales. Les activistes se servent aussi des réseaux sociaux pour entretenir la motivation et la cohésion.
 
Conscient de cela, le régime iranien entrave l’accès à internet : il n’est désormais possible de se connecter aux médias sociaux que par des voies détournées. Le pouvoir iranien cherche ainsi à faire taire l’opposition. Les médias traditionnels du pays sont entre les mains de partisans de la ligne dure, qui tentent de faire passer les manifestations pour une conspiration étrangère contre le gouvernement (voir à ce sujet l’interview ci-dessous sur les représentations de l’ennemi). Mais cette stratégie de propagande, prétextant la menace d’un ennemi extérieur, est-elle efficace ?

En effet, beaucoup ont vécu les manifestations ou vu les images et les vidéos qui ont fait le tour du monde : des foules en colère qui brandissent la photo de Mahsa Amini dans les rues et sur les places d’Iran, ou des femmes qui, par protestation, brûlent publiquement leur voile ou se coupent les cheveux. En voyant qu’un grand nombre de personnes sont également furieuses contre le régime et qu’elles osent toujours descendre dans la rue malgré la violence des répressions, les gens trouvent plus facilement le courage de rejoindre le mouvement.

L’influence indirecte de la propagande 
C’est pourquoi les régimes autoritaires tentent, par la censure et la propagande, de renforcer le pouvoir établi et de contrôler la population. Une étude des politologues Haifeng Huang et Nicholas Cruz de l’University of California à Merced explique pourquoi la propagande fonctionne même lorsque les gens ne croient pas au contenu véhiculé.

Pour cette étude, les chercheurs ont réparti les 900 personnes chinoises participantes en deux groupes. La première moitié a été affectée au groupe de contrôle, l’autre moitié a regardé une vidéo de propagande et lu des articles de presse chinois louant les succès du Parti communiste. L’effet individuel de la propagande s’est révélé extrêmement faible. L’approbation vis-à-vis du régime chinois n’a presque pas changé chez les personnes ayant consulté la propagande.
 
La propagande du régime chinois a tout de même eu un impact, qui s’est répercuté sur les comportements des personnes participantes. En effet, toutes étaient persuadées que les autres croyaient bien plus qu’elles aux contenus de la propagande. Par la suite, leur volonté de manifester contre le régime s’est donc affaiblie. Il s’agit de l’effet dit « de la tierce personne »: nous pensons toujours que nos comportements et nos points de vue sont moins influencés par les médias de masse que ceux des autres personnes.

Cet effet profite aux régimes autoritaires : la propagande remplit son but, même si la plupart des gens la jugent peu crédible. Souvent, les mouvements de protestation ne voient jamais le jour, car les messages de propagande sèment le doute sur ce que pense la majorité. 

Internet a modifié la propagande 
Un monde où les êtres humains sont interconnectés présente de nombreux avantages. Mais il nous expose à la propagande des États autoritaires. De plus, internet a modifié la propagande en elle-même. « Traditionnellement, la propagande fonctionne du haut vers le bas. Mais, sur la Toile, d’autres mécanismes entrent en jeu : nous sommes alors nous-mêmes émetteurs et destinataires et pouvons produire nos propres contenus », déclare Bernd Zywietz, chercheur spécialisé dans les questions de propagande à Mainz.

« Les régimes autoritaires utilisent les médias de masse traditionnels comme la télévision et la radio pour imposer la ligne officielle. Mais ils ont aussi recours aux outils de propagande en ligne pour déconstruire les points de vue de l’opposition et perturber les structures médiatiques », ajoute-t-il. À l’étranger, où la censure ne s’exerce pas, ces régimes influencent l’opinion par des rumeurs, des théories du complot et de la désinformation.
 
Quel est l’objectif  ? « Sur les médias sociaux, les États autoritaires veulent surtout semer le doute », répond le chercheur. Ils ont appris à exploiter les médias sociaux pour leurs propres besoins. La propagande autoritaire en ligne donne l’impression que de nombreux individus suivent la ligne du gouvernement. Elle permet en outre d’attaquer la réputation de l’opposition.

Les États totalitaires font même appel à des groupes extrémistes en ligne qui partagent leur vision du monde. « Dans la répression de la résistance au sein d’un pays, la propagande d’État se mêle à celle des individus qui y adhèrent », conclut Bernd Zywietz.

Le rôle des ennemis désignés

Qu’entendons-nous par « ennemi désigné » ?
Les représentations de l’ennemi désigné sont des préjugés négatifs véhiculés, qui se rapportent à des groupes, à des ethnies, à des États, à des idéologies ou à leurs partisans. Si elles peuvent avoir un « fond de vérité », elles sont généralement très exagérées. Elles se caractérisent par les appréciations négatives, la culpabilisation, le double standard et la déshumanisation (« parasite », « chien »). Les représentations de l’ennemi établies influent sur les processus cognitifs, émotionnels et comportementaux, notamment sur les attentes et les évaluations.

Pourquoi les régimes autoritaires ­recourent-ils à des ennemis désignés ?
Les régimes autoritaires font surtout appel à des représentations de l’ennemi lorsque la population est mécontente, par exemple à la suite de restrictions de libertés ou d’injustice sociale. Référer à une menace ennemie détourne l’attention des gens de leurs problèmes. Cela revalorise la perception que l’on a de son propre groupe et de soi-même. Le fait d’être soumis ensemble à un danger renforce la cohésion et conforte le pouvoir en place. La pression sur les personnes qui n’adhèrent pas s’intensifie. Il apparaît légitime de diffamer, de persécuter voire de détruire les groupes opposants. Dans les régimes autoritaires, la politique ciblée de désin­formation est généralement mise en œuvre au moyen d’une censure directe des médias.

Comment les éliminer ?
Il est essentiel de développer l’empathie et la coopération. Ce qui ne signifie pas de faire preuve d’une compassion naïve, mais de baser ses actes sur la compréhension de l’autre. La coopération correspond à une collaboration destinée à atteindre des objectifs communs. L’élimination des représentations de l’ennemi désigné est une tâche d’une grande ampleur. Les stratégies sont les suivantes : sensibilisation aux préjugés, éducation à la tolérance, empathie et capacité à se mettre à la place de l’autre, respect de l’identité de l’autre et conviction que les conflits sont importants, mais qu’ils doivent être résolus pacifiquement. 

Professeur de psychologie allemand, Gert Sommer publie sur la psychologie de la paix, et en particulier sur les figures de l’ennemi et les droits humains.

Commentaires

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Sarah Armand

Sarah Armand

08/11/2022

Très bel article avec un angle intéressant qui résume bien la situation en Iran surtout pour les artistes et musiciens qui sont aussi victimes de ce régime totalitaire.

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