L’espoir de nouvelles formes de thérapie

Joël Frei
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Les psychédéliques tels que le LSD font un retour remarqué dans la recherche médicale.

Les psychédéliques pourraient permettre de soigner des maladies psychiques telles que la dépression. D’ici à ce que des médicaments soient mis sur le marché, le chemin s’annonce toutefois encore long.

« Personne ne nous traite de fous parce que nous menons des recherches sur le LSD », affirme Matthias Liechti. Je rencontre le chercheur dans un petit bureau de l’hôpital universitaire de Bâle. Dans cette pièce austère, la décoration se résume à une simple plante perdue dans un coin. C’est déjà à Bâle, en 1943, que le chimiste Albert Hofmann découvre les propriétés hallucinogènes du diéthyllysergamide (LSD). C’est encore à Bâle que le psychopharmacologue Matthias ­Liechti consacre aujourd’hui ses travaux à l’effet du LSD sur des sujets sains et qu’il étudie l’efficacité de la substance dans le traitement de maladies psychiques.

Si ses recherches n’ont suscité aucune levée de boucliers médiatique, c’est parce que le chercheur reste plutôt discret sur son travail. « Nous faisons simplement de la recherche. Nous ne disons pas qu’une substance est efficace avant de l’avoir étudiée. » Lorsqu’il évoque les propriétés pharmacologiques de psychédéliques tels que le LSD ou la psilocybine, contenue dans les champignons hallucinogènes, Matthias ­Liechti ponctue souvent son discours de mots tels que « pourrait » ou « peut-être ». Malgré toute sa réserve, le spécialiste des substances psychoactives fait bel et bien état d’une « renaissance des psychédéliques ».

Dans l’ombre de Timothy Leary
Avec l’interdiction du LSD, survenue aux États-Unis en 1966, la recherche académique sur les substances psychédéliques s’est interrompue dans le monde entier. Le professeur de psychologie à Harvard Timothy ­Leary n’y est pas pour rien. Il considérait cette substance plus comme un instrument pour améliorer la société que comme un objet de recherche. Le LSD a fait ensuite partie intégrante des révoltes de 1968, ainsi que du mouvement pacifiste contre la guerre du Vietnam.

L’héritage de Timothy Leary explique pourquoi le retour en grâce de la recherche sur les substances psychédéliques n’a repris qu’au cours de ces dix dernières années. Les chercheurs qui ont osé reprendre les recherches là où elles avaient été interrompues se sont senti l’âme d’archéologues remettant à jour des trésors scientifiques oubliés. Publiée en 2012 dans le Journal of Psychopharmacology, une méta-analyse effectuée par des neuroscientifiques norvégiens en est un exemple. Les chercheurs ont analysé six études menées dans les années 1960 et 1970, portant sur les effets du LSD dans les troubles liés à la consommation d’alcool. Toutes les études ont mis en lumière des propriétés thérapeutiques. Selon les conclusions des chercheurs, 59 % des sujets alcooliques traités par LSD montraient une amélioration dès le premier examen de suivi, contre 38 % dans les groupes de contrôle. Leur constatation la plus remarquable réside dans la durabilité de l’effet du LSD : jusqu’à six mois pour une simple dose.

Ces études de première génération sur le LSD présentent certains défauts méthodologiques. Cependant, de prestigieux instituts de recherche du monde entier, à l’instar des Universités de New York et Johns Hopkins aux États-Unis ou l’Imperial College de Londres, reprennent la recherche sur les psychédéliques. Notamment en développant les approches initiales à l’aide de technologies qui n’étaient pas encore disponibles à l’époque. Des procédés tels que l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) permettent aujourd’hui d’étudier ce qui se passe dans le cerveau des sujets sous LSD. Les études sur les angoisses existentielles des personnes souffrant de cancer ont été étendues à d’autres tableaux cliniques tels que la dépendance, la dépression et les algies vasculaires de la face (lire encadré).

Les vertus des psychédéliques

Anxiété : certains sujets ont rapporté avoir vécu des expériences mystiques (sentiments de béatitude et d’admiration, dissolution de l’espace et du temps, transcendance). L’intensité de ces événements est corrélée positivement avec le succès de la thérapie. Les malades incurables peuvent éprouver vis-à-vis de leur sort une certaine indifférence. L’étude pilote sur le LSD du psychiatre Peter Gasser doit être suivie d’une étude de plus grande ampleur avec 40 patientes et patients souffrant d’anxiété à Bâle et à Soleure.
Dépression : seuls 40 à 50 % des patients répondent aux traitements médicamenteux disponibles. Des études sur la psilocybine ont montré que la substance peut renforcer les émotions et altérer la pensée. Trois mois après une intervention unique, les sujets continuent de faire preuve d’une meilleure acceptation d’eux-mêmes. Une étude sur la psilocybine avec 60 personnes doit démarrer à Zurich, tandis qu’une autre étude d’envergure sur le LSD dans la dépression est prévue à Bâle.
Algies vasculaires de la face : afin d’étudier l’efficacité du LSD sur cette forme de céphalées extrêmement douloureuses, une étude est prévue à Bâle avec une vingtaine de patients.

Le LSD remue-t-il le cerveau au point de permettre de nouvelles connexions ?

Dans cette renaissance de la recherche sur les psychédéliques, les chercheurs et les psychiatres suisses jouent un rôle de premier ordre. Cela s’explique notamment par la volonté de la Confédération, suite à l’interdiction du LSD en 1971, de laisser la porte ouverte à la recherche, ainsi qu’à la thérapie avec des substances psychédéliques, nommée psychothérapie psycholytique. En véritable pionnier, le psychiatre soleurois Peter Gasser publie un article sur la psychothérapie psycholytique en Suisse en 1996 déjà. En 2007, il est l’instigateur d’une étude pilote sur l’utilisation du LSD avec des patients souffrant de cancer.

Précurseur des neurosciences psychédéliques, le professeur de psychiatrie zurichois Franz Vollenweider figure également à l’avant-garde. En 1998, il parvient à démontrer avec la psilocybine comment les substances psychédéliques agissent sur le cerveau humain, à savoir la manière dont elles se fixent sur les récepteurs sérotoninergiques de type 5-HT2A, présents en grand nombre dans le cortex.

Le cerveau sous influence
Nous sommes encore loin de comprendre tout ce qui se passe dans le cerveau. Pour Matthias Liechti, on peut comparer un trip à une sortie d’entreprise. Les différents départements de l’entreprise (les réseaux cérébraux) se dissipent sous l’effet du LSD – et les collaborateurs qui ne se s’étaient jamais adressé la parole auparavant entrent alors en contact. « Les réseaux fonctionnent moins bien conformément à leurs attributions, mais sont davantage interconnectés », explique-t-il. Il en résulte une synesthésie, sorte de mélange de perceptions sensorielles : « Les éléments que l’on voit sont influencés par ce que l’on entend. » La question la plus intéressante reste de savoir si les effets du LSD sur le cerveau sont susceptibles d’entraîner un changement durable. Si l’on reprend la métaphore de l’entreprise, de savoir si les personnes ayant fait connaissance lors de la sortie continueront à se saluer dans les couloirs.

Le LSD remue-t-il le cerveau au point de permettre de nouvelles connexions ? Se pourrait-il qu’une personne dépressive réussisse à sortir de la spirale d’idées noires dans laquelle elle est enlisée si sa pensée s’assouplit ? De premiers résultats de recherche attestent d’une plus grande plasticité cérébrale après l’expérience psychédélique. Le réseau du « mode par défaut » joue ici un rôle essentiel. Il s’agit de l’une des régions cérébrales les plus actives lorsque le cerveau est au repos. Ce réseau est également associé à des pensées digressives, des moments d’introspection ou de questionnement. « Nous savons que l’activité du réseau du mode par défaut est plus intense en cas de dépression. Le LSD l’assouplit et le relie à d’autres zones », explique Matthias Liechti.

Le chercheur britannique ­Robin Carhart-Harris a par ailleurs démontré au moyen de l’IRMf que l’activité du réseau du mode par défaut chute au cours d’une expérience psychédélique. Et lorsque l’activité cérébrale est au plus bas, les sujets font souvent état d’une sensation de dissolution de la conscience de soi. Si l’on parvenait à confirmer que cette modification neuronale est durable, c’est-à-dire que ce réseau demeure moins actif après l’expérience psychédélique, cela pourrait alors aider les personnes dépressives à moins tourner en rond dans leurs pensées.

Le psychopharmacologue Matthias Liechti reste sceptique vis-à-vis de cette théorie : « Nous avons aussi constaté l’inactivation du réseau du mode par défaut sous l’influence du LSD. Toutefois, si tant est qu’elle existe réellement, nous ne savons pas comment cette action antidépressive se déclenche. » Dans la recherche clinique, les mécanismes d’action ne jouent de toute façon qu’un rôle secondaire : « Au final, nous ne devons que démontrer l’effet du médicament. Il s’agit de prouver qu’il est plus efficace de traiter la dépression avec du LSD plutôt qu’avec un placebo. Lorsque nous serons en mesure de le prouver et ce, indépendamment des phénomènes qui l’expliquent, alors l’efficacité sera confirmée. »

La pharma manifeste de l’intérêt
Les chances que des psychédéliques comme le LSD ou la psilocybine donnent naissance à un médicament autorisé restent intactes. « D’ici une dizaine d’années, nous pourrons dire quelles substances sont probablement efficaces pour quelles indications », assure Matthias Liechti. Mais les coûts de développement et d’homologation d’un nouveau médicament peuvent atteindre jusqu’à un milliard de francs. Pour un laboratoire pharmaceutique, la mise sur le marché d’un traitement médicamenteux à base de substances psychoactives présenterait en outre un intérêt limité : « Ce sont d’anciennes molécules, sur lesquelles plus aucun brevet ne peut être déposé. »

Les grandes entreprises pharmaceutiques investissent à l’heure actuelle dans des traitements médicamenteux contre des maladies chroniques physiques comme le cancer, sous forme de pilules à prendre quotidiennement. Pourquoi investiraient-elles dans un médicament que les patientes et les patients ne prendraient que de rares fois, grâce à l’effet durable de la psychothérapie psycholytique ?

Malgré tout, quelques entreprises restent décidées à se lancer : le laboratoire pharmaceutique anglais Compass souhaite mettre sur le marché un médicament à base de psilocybine. Déjà bien avancés, les essais cliniques sont sur le point d’entrer en phase trois. Il s’agit à ce stade-là de démontrer un intérêt thérapeutique significatif du médicament.

Liens entre pharmacologie et psychothérapie
Des essais cliniques démontrant l’efficacité des substances psychédéliques, par exemple dans le traitement des troubles dépressifs ne répondant pas aux traitements habituels, pourraient ouvrir la voie à des modèles thérapeutiques psychiatriques-psychologiques novateurs, liant pharmacologie et psychothérapie. Pour entrevoir ce que sera cette psychothérapie psycholytique du futur, nul besoin de chercher très loin. D’après l’Office fédéral de la santé publique (OFSP), cinq psychiatres sont habilités à mener des psychothérapies psycholytiques en toute légalité en Suisse, dans le cadre de l’« usage compassionnel ». On entend par là l’emploi autorisé d’un médicament qui n’a pas (encore) été autorisé chez des patientes ou des patients atteints de pathologies sévères, auxquelles les traitements médicamenteux disponibles ne permettent pas d’apporter une réponse satisfaisante.

L’obtention des autorisations spéciales de l’Institut suisse des produits thérapeutiques Swissmedic et de l’OFSP est soumise au respect de certaines conditions. Toutefois, « en règle générale, tous les médecins habilités à prescrire des stupéfiants peuvent aussi prescrire des psychédéliques s’il déposent une demande d’application médicale limitée », précise l’OFSP.

Quoi qu’il en soit, la renaissance de la recherche sur les psychédéliques reste source d’espoir, notamment pour les nombreuses personnes qui ne répondent pas aux traitements par antidépresseurs. En Suisse, même les  institutions officielles le voient ainsi : « Un nombre croissant d’études prometteuses sur l’utilisation de substances hallucinogènes dans les traitements médicaux laisse présager de leur potentiel considérable en tant que produits thérapeutiques. L’OFSP suit avec beaucoup d’attention toutes ces avancées, en Suisse comme à l’étranger. »

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