04.01.2018

Femmes et leadership

En matière de parité hommes-femmes dans les postes à responsabilités, il existe véritablement deux poids deux mesures, comme le montrent de nombreuses études. Les femmes restent malheureusement minoritaires en haut de la hiérarchie.

Par Elisa Streuli, publié dans Psychoscope 1/2018

Malgré les nombreux efforts fournis pour placer hommes et femmes sur un même pied d’égalité, force est de constater que de larges inégalités subsistent encore dans les hautes sphères des entreprises suisses. C’est ce que montrent les statistiques. D’après le dernier rapport de gestion publié par le cabinet de conseil Guido Schilling, la proportion de femmes occupant des postes à responsabilités est de 8% sur l’ensemble des quelque 100 plus grosses sociétés de Suisse. Si les postes de cadres supérieurs accueillent chaque année de nouvelles femmes, elles sont cependant presque aussi nombreuses à démissionner. C’est pourquoi l’on dit que les hautes strates hiérarchiques sont gardées par une porte à tambour vitrée, qui sert à la fois de porte d’entrée et de sortie.

L’une des raisons pour lesquelles peu de femmes occupent des postes à responsabilités haut placés réside dans le fait qu’un même comportement est interprété différemment selon que l’on a affaire à un homme ou à une femme. Un homme s’impose, une femme joue les tyrans. Un homme décompresse, une femme manque de sang-froid. Un homme délègue certaines tâches, une femme les rejette sur autrui. Un homme se disperse ou se montre sympathique, une femme n’a pas la situation en main. Un homme persévère et ne perd pas les choses de vue, une femme est casse-pieds. Un homme prend ses responsabilités, une femme est obnubilée par le pouvoir.

Une autre étude, mentionnée plus bas, a également révélé que beaucoup de femmes ont déjà fait les frais de leur ambition, par exemple lorsque leur volonté d’avancer et de grimper les éche- lons a été interprétée comme un comportement domi- nant. Dès lors, on ne s’étonnera pas d’apprendre que l’avantage social que revêt une promotion profession- nelle est bien moindre pour la gent féminine que pour leurs collègues masculins. Mais l’heure n’est pas à la résignation; mieux vaut agir !
 
Mettre les femmes en avant
Pour s’adresser tôt aux femmes en tant que futures dirigeantes, il ne suffit pas d’en faire le postulat théo- rique et de prouver leur valeur ajoutée économique par l’intermédiaire d’études. Non, pour développer petit à petit un sentiment de normalité, nous avons besoin de modèles. Pour que nous ne considérions plus les femmes responsables, à tous niveaux, comme des ex- ceptions, il nous faut une « masse critique ». Plus nous aurons de femmes présidentes de conseils d’administration ou médecins en chef et d’hommes dentistes ou puériculteurs, et plus ces activités apparaîtront comme normales aux yeux des générations suivantes. La Suissesse Iris Bohnet, professeure en économie à l’école Harvard Kennedy, explique que tout est une question d’approche et de gestion.

Concrètement, les entreprises pourraient par exemple inviter autant d’expertes que d’experts lors des manifestations publiques et faire le travail de prospection suffisamment en avance, dresser le portrait d’hommes employés à temps partiel dans les films d’entreprise, parler de femmes exerçant une activité traditionnellement occupée par des hommes et vice-versa dans les brochures, montrer des femmes responsables en situation réelle de travail et publier leur portrait.

Le choix des images influence notre perception et donc notre conception de ce qui est normal. Les sociétés pourraient donc en tirer profit et être plus attentives aux images qu’elles véhiculent de la vie professionnelle des hommes et des femmes. Mais pour que ces initiatives fonctionnent, nous avons évidemment besoin de femmes qui occupent des postes à responsabilités prêtes à participer à des conférences, à faire des présentations et à communiquer en dépit de leur éventuel manque de confiance en elles.

Appréhender les échecs avec sérénité
Plus le nombre de possibilités qui s’offrent à nous est grand, et moins le chemin à suivre nous apparaît clai- rement. Par voie de conséquence, le risque de com- mettre des erreurs ou d’échouer est également plus grand. Bien souvent, l’échec est vécu comme une atteinte personnelle. Le concept d’« élève modèle », par exemple, est souvent pris à contrepied: le meilleur de la classe n’est pas celui qui tente le plus de choses et prend des risques, mais celui qui fait le moins d’erreurs.

Les femmes sont bien souvent dures avec elles-mêmes: lorsqu’elles complètent neuf exercices sur dix avec brio, elles sont contrariées de s’être trompées sur le dixième. Les hommes en revanche ont plus tendance à se réjouir de leurs réussites, même si elles sont peu nombreuses, et aiment les raconter. C’est ce qui les amène à poser plus souvent leur candidature pour des postes pour lesquels ils n’ont pas forcément toutes les compétences requises et à donner leur avis en public sur des sujets qui ne font pas partie de leurs domaines de spécialités. Les femmes doivent apprendre à assumer leurs « lacunes ». Si elles sont invitées à animer un débat public, elles laissent volontiers la place à leurs collègues de peur de ne pas être à la hauteur. Que ce soit devant son miroir ou bien en s’enregistrant à l’aide d’un téléphone, s’entraîner régulièrement à parler en public et à s’exposer revêt une importance majeure. Le grand orateur athénien Démosthène posait par exemple un caillou sous sa langue pour améliorer sa diction.

« Va dans le vaste monde et trompe-toi ! » C’est avec ces mots que le père s’adresse à son fils dans Les Trois Mousquetaires. Le Petit Chaperon Rouge doit au contraire prendre garde au loup et ne pas s’éloigner du chemin. Adultes, les femmes manquent ainsi clai- rement d’entraînement par rapport aux hommes pour ce qui est de gérer les risques, surmonter les échecs et appréhender les difficultés. Tout retard peut toutefois être rattrapé ! Des études, comme celle menée par la psychologue sociale Bahar Haghanipour en 2013, ont montré qu’hommes et femmes attribuaient leurs réussites et leurs échecs à des causes différentes: « De manière générale, les hommes ont tendance à expliquer leurs réussites par des raisons stables, comme les compétences, et leurs échecs par des critères variables, comme le hasard ou la malchance. Pour les femmes, c’est exactement l’inverse. La réussite est pour elles souvent une question de chance ou d’efforts considérables, tandis que les échecs sont dus à un manque de compétence. »
 
Ne pas s’en prendre à soi-même
Pour apprendre à gérer les difficultés, les femmes doivent perdre l’habitude de toujours penser que la faute vient uniquement d’elles. La première étape ? Transférer la culpabilité de manière consciente, ne serait-ce que de manière minimale. Au lieu de dire « Je suis une incapable, en toutes circonstances et dans tous les domaines », on change de discours: « Peut-être que cette fois-ci, je n’ai pas totalement maîtrisé tel ou tel aspect – et j’ai peut-être aussi un peu manqué de chance. » Afficher un large pense-bête au-dessus de son bureau peut également aider: « C’était pas de chance. Et alors ? » Tous les imparfaits de ce monde sont en bonne compagnie; il s’agit simplement de garder la tête haute et d’aller de l’avant. Une intrapreneure couronnée de succès dans le domaine de la communication me soutient que le progrès personnel implique de la clarté. « J’ai besoin d’un oui ou d’un non clair et franc. C’est pour cette raison que j’ai déjà été confrontée à des refus – ça me permet d’apprendre et de grandir. »

La part d’ombre du succès

Sheryl Sandberg, auteure américaine et directrice des opérations chez Facebook, s’appuie sur une étude menée par la Columbia Business School relative à la perception des hommes et des femmes sur leur lieu de travail pour nous montrer que la réussite professionnelle des femmes est rarement dépourvue  d’écueils. Lors d’une expérience, on a demandé à des étudiants de faire part de leur ressenti à propos d’une personne, qu’on leur a décrite comme ayant le contact facile et en relation avec les dirigeants les plus hauts placés du secteur technologique.  Pour la moitié des étudiants, cette personne s’appelait « Heidi », et pour les autres, « Howard ». Mis à part leur nom, leur CV et toutes les autres caractéristiques énumérées étaient identiques. L’ensemble des étudiants ont attribué un niveau de compétence élevé aussi bien à Heidi qu’à Howard, mais ils ont fait une différence de taille: ni les femmes ni les hommes ne souhaitaient travailler avec Heidi. Ils l’ont jugée antipathique. Howard a en revanche recueilli les faveurs du panel d’étudiants, qui l’ont jugé très sympathique. Tous étaient enclins à collaborer avec lui.

Ces études montrent que la réussite professionnelle féminine est certes liée à une forme de recon- naissance, mais n’engendre pas nécessairement de sympathie. On sait toutefois qu’une carrière de cadre supérieur n’est pas le chemin le plus indiqué pour se faire aimer d’autrui ! On observe par ailleurs que les femmes échangent entre elles et se soutiennent, par exemple en se recommandant mutuellement pour des missions ou en se présentant à de nouvelles personnes pour élargir leur réseau professionnel. Au sein d’une organisation donnée, le soutien de son ou sa  propre chef joue un rôle absolument déterminant.

Les femmes à la carrière brillante mettent très clairement l’accent sur les facteurs de réussite appropriés à leur développement personnel. Ce faisant, elles ne perdent jamais de vue l’échelon supérieur et réfléchissent constamment à ce qu’elles peuvent faire pour contribuer à la réussite de leur responsable hiérarchique. L’intrapreneure active dans le domaine de la communication l’a souligné: « N’importe quel chef vous écoutera si vous l’aidez à gagner plus d’argent ! »

L’importance de l’échange
La mise en relation avec d’autres personnes vivant une situation similaire, afin de pouvoir s’entraider, consti- tue un autre facteur de réussite déterminant. Cette personne peut être une amie bienveillante et critique à la fois qui suit un chemin professionnel semblable au vôtre, ou bien un ou une collègue de travail avec qui les femmes peuvent échanger facilement et régulièrement. Il arrive que cet échange soit organisé de façon systématique et structurée dans le cadre d’un conseil collégial: il s’agit de rencontrer ses pairs, de présenter un cas et d’exprimer une demande concrète. Les collè- gues font alors office de sparring-partners qui aident à trouver une solution en posant des questions, en faisant part de leurs idées et de leur propre expérience. Le réseau social professionnel allemand Mastermind Groups en est un bon exemple.

La question de la compatibilité entre vie de famille et vie professionnelle constitue à elle seule un sujet à part entière, d’autant plus que de nombreuses femmes sont aujourd’hui tiraillées entre leur mauvaise conscience et leurs ambitions professionnelles. Les jeunes femmes font donc bien d’exiger d’emblée de leur partenaire une répartition équitable  des  tâches. Les hommes qui s’acquittent de tâches ménagères et s’occupent des enfants soulagent ainsi  grandement leur femme en laissant de la place pour leur vie professionnelle, mais ils contribuent également au succès, ainsi qu’au bien-être émotionnel de leur partenaire.

Pas de voie royale vers le succès
Les portes des hautes sphères sont grandes ouvertes et le chemin qui y conduit est ponctué de surprises. De nombreux chemins mènent aux postes à responsabilités mais aucun d’entre eux n’est une voie royale et sûre. Dès lors que l’on a atteint le poste tant convoité, il est par ailleurs très facile de le perdre à nouveau. Il faut ajouter qui plus est que le succès n’est pas toujours synonyme de bonheur. Les femmes ont ce privilège d’avoir accès à bien plus d’options socialement reconnues que les hommes en dehors du travail.

Un échec semble engendrer plus de doutes pour les femmes, et un succès ne leur promet pas non plus les mêmes gains sociaux. Les femmes qui réussissent savent s’écouter et suivent souvent leur passion. Elles choisissent l’entre- prise qui leur convient avec prudence et discernement, et s’y engagent corps et âme. Elles réfléchissent aux facteurs de réussite qui sont pertinents pour elles et c’est là qu’elles mettent ensuite l’accent. Elles s’entourent de personnes qui sont à la fois bienveillantes et critiques à leur égard, mais qui leur apportent également tout leur intérêt, leur soutien et leur amitié.


L'auteure
Elisa Streuli est diplômée en sociologie. Elle est enseignante et conseillère pour la formation des cadres à l’Institut de Psychologie appliquée de la Haute école zurichoise des sciences appliquées (ZHAW). Elle s’intéresse particulièrement à la gestion des conflits, à l’accès aux postes à responsabilités, ainsi qu’au soutien apporté aux femmes qui occupent des postes de cadres moyens et supérieurs.