11.05.2018 / actualisation: 15.05.2018

De la colère peut naître l’action politique

Berne, le 7 novembre 2017 : infirmières et infirmiers se sont réunis pour déposer leur initiative populaire « Pour des soins infirmiers forts ». © Keystone.ch - Peter Schneider

Pourquoi le personnel soignant a lancé une initiative populaire.

Après l'annonce, par le ministre de la santé, du gel du projet de changement de modèle de remboursement de la psychothérapie psychologique, la FSP évalue la possibilité de lancer une initiative populaire. Un chemin emprunté par le personnel soignant.


Par Joël Frei, publié dans Psychoscope 3/2018
" Le Conseil fédéral face à la grogne des psychothérapeutes ", titrait la Neue Zürcher Zeitung du 21 mars 2018, lorsque le Département fédéral de l'intérieur (DFI), sous la houlette d'Alain Berset, a annoncé la suspension pour une durée indéterminée des travaux visant à changer le modèle de remboursement de la psychothérapie psychologique. Le DFI a décidé d'interrompre les travaux, car il estime que le processus de modification d'ordonnance a peu de chances d'être adopté par l'ensemble du Conseil fédéral, majoritairement bourgeois. En effet, quelques jours plus tôt, le gouvernement avait rejeté l'initiative populaire " Pour des soins infirmiers forts ". Le Conseil fédéral a décidé de ne pas élaborer de contre-projet, bien que cela soit possible.


Aujourd'hui, les psychothérapeutes psychologues sont en colère. Il y a deux ans, le personnel infirmier avait aussi toutes les raisons de se fâcher. En mars 2016, le Conseil fédéral refusait d'entrer en matière sur une initiative parlementaire demandant une révision de la loi en faveur du personnel soignant. L'intervention " Accorder plus d'autonomie au personnel soignant " visait à rendre le personnel soignant plus autonome : celui-ci aurait par exemple été autorisé à facturer directement à la caisse-maladie certaines prestations. Cette proposition devait permettre d'abandonner le passage systématique, souvent coûteux, chez un médecin, aujourd'hui seul prescripteur des mesures de soins. Craignant que l'initiative n'incite à la multiplication des prestations, susceptible d'augmenter les primes d'assurance-maladie, le Conseil fédéral et le Parlement refusent alors de suivre les arguments du personnel infirmier.


Face à cette décision, le personnel soignant doute que ses problèmes soient considérés avec sérieux par les dirigeants politiques. L'Association suisse des infirmières et infirmiers (ASI) dénonce la situation d'urgence touchant le personnel infirmier et évoque une pénurie de 11 000 emplois non pourvus actuellement dans le secteur de la santé. Seul 56 % du personnel nécessaire a été formé en Suisse. Ce manque est compensé par la venue de professionnels étrangers. Selon Helena Zaugg, présidente de l'ASI, la viabilité à long terme d'une telle stratégie n'est pas assurée, en raison notamment de l'assèchement généralisé du marché de l'emploi du personnel infirmier à l'étranger ces derniers temps.

Mettre la pression sur le Conseil fédéral
Afin de faire pression sur le Conseil fédéral, l'ASI a décidé de lancer l'initiative populaire fédérale " Pour des soins infirmiers forts ". Le texte de l'initiative stipule que la Confédération et les cantons garantissent qu'il y ait " un nombre suffisant d'infirmiers diplômés pour couvrir les besoins croissants ". En effet, il y a matière à agir : selon le dernier rapport sur les besoins en effectifs de la Conférence suisse des directrices et directeurs cantonaux de la santé (CDS), 40 000 personnes supplémentaires seront nécessaires d'ici à 2025 dans le secteur des soins, soit une hausse de 20 %. Cet important besoin s'explique notamment par l'évolution démographique : l'Office fédéral de la statistique prévoit qu'en 2045, en Suisse, plus d'une personne sur quatre (26,4 %) sera âgée de plus de 65 ans (18 % en 2015).

Renforcer le sentiment de cohésion
En huit mois, le personnel infirmier a recueilli plus de 114 000 signatures valides pour son initiative populaire. Selon Ursula Reinhard, coordinatrice du projet à l'ASI, le lancement de cette initiative a insufflé " un sentiment positif et redonné à de nombreux infirmiers et infirmières assurance et confiance en soi ". Et d'ajouter : " La considération témoignée par la population a été un signal fort. Dans la rue, les passants ont été nombreux à signer l'initiative sans hésitation. " Par ailleurs, au sein de l'association, le sentiment de cohésion s'est trouvé renforcé. " Nous sommes fiers d'avoir réussi à faire preuve d'initiative. Grâce à ses membres, essentiellement, l'ASI est parvenue à réaliser ce projet avec des ressources limitées ", se réjouit Ursula Reinhard. Malgré l'intérêt initialement peu marqué des infirmières et des infirmiers pour la politique, une bonne communication interne a permis de rallier l'adhésion au projet. De plus, l'initiative sur les soins infirmiers a bénéficié d'un large soutien. D'importants acteurs tels que la Fédération des médecins suisses (FMH) et l'organisation faîtière des travailleurs et travailleuses Travail.Suisse s'y sont associés en tant que partenaires. Enfin, au sein du comité de soutien, certaines personnes ont joué les ambassadeurs et ainsi contribué à fédérer l'engouement autour du projet.
Après son refus par le Conseil fédéral, l'initiative sur les soins infirmiers va maintenant être discutée au Parlement. Celui-ci peut, à l'instar du gouvernement, présenter un contre-projet ou une contre-proposition. De l'issue des délibérations dépendra la tenue d'une votation populaire. Le calendrier est encore ouvert, l'ASI imagine qu'une votation pourrait avoir lieu entre 2019 et 2021.

 

Liens