14.05.2018 / actualisation: 15.05.2018

Bien dormir est une question de statut social

Des ouvriers goudronnent une autoroute à Bissone, au Tessin. Le travail de nuit ou en équipes menace la qualité du sommeil. © Stefano Ember

En matière de sommeil, l’individu est trop souvent placé au cœur du problème.

Environnement bruyant, travail de nuit ou en équipes, exigences de performances accrues : les personnes vulnérables économiquement sont celles qui dorment le moins bien.

Par Felix Wettstein, publié dans Psychoscope 3/2018

Dans les guides, les astuces pour un sommeil réparateur abondent. Dans la plupart des cas, ces conseils ­visent surtout l’individu et son comportement. Pourtant, bien dormir dépend également de facteurs sociaux. La s­ituation sociale d’une personne influence considérablement la qualité de son sommeil. Ainsi, un individu au bénéfice d’un niveau d’études élevé et d’une situation économique confortable a plus de chances d’avoir un sommeil suffisamment long et réparateur qu’une personne ayant un niveau d’études moins élevé et des difficultés financières. Pour comprendre les liens entre sommeil et statut socioéconomique, il faut considérer l’intégralité des facteurs susceptibles d’influencer le sommeil. Le comportement individuel et les activités précédant le coucher n’en constituent qu’une partie.

Difficultés d’endormissement, sommeil agité, insomnies, réveil précoce : sans être systématiquement pathologiques, les troubles du sommeil peuvent toutefois altérer sensiblement la qualité de vie. L’enquête suisse sur la santé de l’Office fédéral de la statistique (OFS) est menée tous les cinq ans auprès d’un échantillon représentatif de près de 20 000 personnes âgées de 15 ans et plus. Quelques questions portent sur le sommeil. En 2012, 18 % des personnes interrogées déclaraient avoir un sommeil moyennement perturbé et 6 % ­d­isaient souffrir de troubles pathologiques du sommeil.

Moins on a fait d’études, plus on dort mal
Si l’on observe les résultats, classés par statut social, les corrélations semblent évidentes. Le plus haut diplôme obtenu constitue le principal indicateur d’appartenance à une catégorie sociale. Parmi les personnes âgées de 25 ans et plus qui détiennent uniquement un diplôme de fin de scolarité obligatoire, 35 % déclarent souffrir de troubles du sommeil modérés à importants. Chez les personnes titulaires d’un diplôme du degré tertiaire, la proportion est presque divisée par deux, soit 20 %. Le groupe de personnes titulaires d’un diplôme du degré secondaire II se situe entre les deux. En ­Allemagne, outre le niveau d’études, une étude similaire a aussi pris en compte les écarts de revenus et conclu à des disparités encore plus marquées. Les personnes au statut socioéconomique modeste ont jusqu’à quatre fois plus de problèmes de sommeil que les personnes au statut élevé. De plus, des différences entre les sexes ont pu être constatées : les femmes font plus souvent état que les hommes de problèmes de sommeil. Toutefois, la différence entre les sexes n’est pas aussi déterminante que la différence de niveau d’études. D’un point de vue méthodologique, il semble plus simple de faire porter les questions sur les troubles plutôt que sur les facteurs conditionnant un bon sommeil. Dans une optique salutogénétique, on constate que la majeure partie de la population, y compris celle avec un statut social moins élevé, déclare dormir bien ou plutôt bien. Un rang social moins élevé n’est donc pas systématiquement synonyme de mauvais sommeil. Toutefois, les différences inhérentes à la situation sociale sont significatives. Du point de vue de la santé publique, c’est là que réside tout l’enjeu. Ces différences sont d’une évidence telle, que la problématique du sommeil ne devrait plus relever de la seule responsabilité individuelle. Au-delà du mode de vie et des facteurs héréditaires, l’environnement physico-écologique et social, ainsi que la situation économique d’un individu, exercent sur la qualité de son sommeil une influence tout aussi significative.

Environnement bruyant et travail irrégulier
Le bruit est sans aucun doute aussi à l’origine d’un mauvais sommeil. En moyenne, les personnes jouissant d’un statut socioéconomique moins élevé habitent plus souvent dans des rues à fort trafic routier, sous les couloirs d’approche des aéroports et dans des logements mal isolés. En cas d’augmentation des revenus, déménager pour vivre dans un lieu plus calme est souvent l’un des premiers objectifs. Les personnes à faible revenu sont  aussi obligées de déménager plus souvent, ce qui peut conduire à l’isolement social, facteur d’une santé moins bonne que la moyenne en général et en particulier d’un moins bon sommeil. En termes de politique de santé publique, afin d’assurer à l’ensemble de la population une bonne qualité de sommeil, il est impératif d’entreprendre des travaux de rénovation des bâtiments et d’isolation acoustique des trains de marchandises ou d’instaurer des heures de repos nocturne obligatoires.

Facteur de risque élevé, le travail de nuit ou en équipes compromet significativement la qualité du sommeil. Il n’est pas surprenant de constater que les employés travaillant de nuit ou en équipes disent souvent être sujets aux troubles du sommeil. L’évocation du travail de nuit rappelle souvent l’image d’un ouvrier effectuant un travail à la chaîne. Le travail de nuit est encore bien actuel et s’est même, depuis longtemps, étendu aux emplois du secteur des services. Dans les domaines des transports, des forces de police, des services de sécurité ou encore des médias, par exemple, le travail doit aussi s’effectuer la nuit. Les magasins étendent de plus en plus leurs horaires d’ouverture en soirée. Le secteur des soins est également particulièrement concerné par les questions de travail de nuit et en équipes. De manière générale, le nombre d’emplois concernés par le travail en équipes a augmenté. Sans être liée à un secteur particulier, cette tendance touche surtout le segment des bas salaires, où les métiers requièrent un niveau de formation plutôt faible et où la marge de manœuvre est limitée.

Comment contribuer à améliorer le sommeil de ces catégories de travailleurs ? Subir des horaires de travail en équipes variables, parfois modifiés sans préavis, est un poison pour le sommeil. L’organisation du travail en « semaine roulante » pourrait permettre une amélioration notable de la qualité du sommeil, par exemple en repoussant chaque jour d’une heure le début du travail, avec plusieurs jours de pause.

Un dernier groupe est plus exposé que la moyenne au risque de mal dormir : il se compose des personnes faisant face à une importante exigence de réussite et de performance professionnelle. On a tendance à penser que ce phénomène touche surtout des individus au statut social élevé. Ça n’est pas tout à fait vrai. La « crise de gratification professionnelle » – qui désigne le grand écart entre l’investissement au travail et l’épuisement ressenti, d’un côté, et le niveau de récompense et de reconnaissance obtenu, de l’autre – touche des personnes peu qualifiées dans une proportion supérieure à la moyenne. La crise de gratification professionnelle fait notamment augmenter les risques de maladies cardiovasculaires, dont le mauvais sommeil est une variable. Sont également concernées les personnes chargées de relever des défis multiples avec une forte exigence de réussite. Les jeunes parents qui travaillent en font partie. Les pères ou mères de familles monoparentales y sont particulièrement exposés. Les individus à l’avenir incertain, tels que les chômeurs dont les chances de réintégrer le marché de l’emploi sont faibles, ou encore les réfugiés sans statut de séjour, sont également concernés. Pour conclure, précisons que les maladies chroniques ne sont pas seulement des conséquences possibles du manque de sommeil, mais qu’elles peuvent aussi constituer les facteurs déclencheurs de troubles du sommeil. Ici encore, les plus pauvres sont les plus souvent concernés. 

Liens