Se sentir relié

Joël Frei
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Alors que la psychologie académique se penche de plus en plus sur le potentiel de la spiritualité, en psychothérapie également, les thèmes spirituels suscitent une attention accrue.

Une semaine après la mise en place du confinement en Suisse pour lutter contre la pandémie de coronavirus, un appel s’est propagé sur les réseaux sociaux, qui invitait à remercier le personnel médical en applaudissant sur son balcon ou à sa fenêtre. « On peut ressentir de la gratitude, même en temps de crise. C’est-à-dire lorsque nos valeurs sont bouleversées. Quand tout s’effondre, je remarque alors ce qui compte vraiment à mes yeux », déclare Henning Freund, professeur de psychologie de la religion à Marbourg, en Allemagne, et spécialiste de la gratitude.

En plein chaos, un chemin peut donc s’ouvrir vers la gratitude. Les applaudissements avec les voisins, l’écho des acclamations résonnant à travers les rues : en cette période d’incertitude et d’isolement, la gratitude s’est probablement doublée, pour certains, d’un sentiment de solidarité, voire de lien profond avec autrui. Selon le psychologue de la religion, il s’agit d’une forme d’expérience spirituelle : « La spiritualité est un attachement profond qui peut se nouer de trois façons. Tout d’abord, verticalement, avec Dieu, un être supérieur. Ensuite, horizontalement, par exemple avec la nature, le cosmos ou d’autres personnes. Et enfin, en profondeur, avec le Soi. »

Le tournant spirituel
Jusque dans les années 1980, les chercheurs en sciences de la santé étudiaient surtout les aspects problématiques de la religiosité et de la spiritualité, ou bien négligeaient totalement ce pan de la recherche. Puis un tournant s’est amorcé : « D’anciennes thèses, qui admettaient un lien exclusif de cause à effet entre certaines pathologies et la religion, ont été catégoriquement réfutées », explique Henning Freund. Les preuves empiriques, selon lesquelles les attitudes et les traits de personnalité associés à la spiritualité pouvaient être bénéfiques pour la santé psychique, se sont quant à elles multipliées.

Ce changement des mentalités s’est opéré aussi dans le domaine de la psychothérapie. « Des concepts initialement issus des traditions spirituelles comme la pleine conscience, la compassion, le pardon et la gratitude ont gagné en importance », explique le professeur qui, en plus de son activité de recherche, exerce également en tant que thérapeute du comportement. « On a alors reconnu le potentiel de la spiritualité en tant que ressource. »

Si la spiritualité a réussi à percer, c’est grâce à la psychologie positive, qui a fait son apparition au tournant du siècle. Ce nouveau courant ne se concentre pas sur les zones d’ombre de la psyché, mais sur ses bons côtés. Son fondateur, le professeur de psychologie américain Martin Seligman, a défini la spiritualité comme l’une des vingt-quatre forces de caractère de l’être humain. Il l’a ensuite classée, avec l’appréciation de la beauté, la gratitude, l’optimisme et l’humour, dans la catégorie de la « transcendance ». Il a développé le concept de « vie pleine de sens » (meaningful life), qu’il définit comme « le fait de mettre ses forces et vertus au service d’un objectif qui nous dépasse ». S’appuyant sur l’idée que l’on peut trouver le bonheur en travaillant sur ses vertus, Martin Seligman a rattaché la psychologie à des traditions religieuses et philosophiques qui remontent à l’Antiquité grecque.

« La gratitude et l’humilité se renforcent mutuellement. »

La gratitude dans la recherche et la pratique 
L’étude des phénomènes de la transcendance a fait émerger de nouveaux domaines de recherche, qui étaient jusque-là considérés comme des thèmes spirituels : la pleine conscience, l’humilité et la gratitude. Mais soulignons que ces deux derniers traits de caractère, notamment, n’ont jamais uniquement appartenu à la sphère spirituelle. « La gratitude est un thème à la fois spirituel et laïc. Même les personnes qui n’ont aucun penchant spirituel ni religieux manifestent de la gratitude », indique Henning Freund. Ce sentiment peut en effet s’exprimer à l’égard aussi bien d’une puissance supérieure que d’autrui.

Henning Freund définit la gratitude, en tant que trait de personnalité, comme la capacité de percevoir et d’apprécier ce qu’il y a de positif autour de nous. Selon lui, les personnes reconnaissantes ont conscience qu’elles sont destinataires de bonnes choses, ce qui les conduit à apprécier à leur tour d’autres personnes. Enfin, elles ont le sentiment d’avoir de l’abondance dans leur vie, c’est-à-dire un certain nombre d’acquis.

Il est évident qu’encourager ce type de comportement présente un potentiel thérapeutique. Une méta-analyse à grande échelle réalisée par Leah Dickens, spécialiste américaine en psychologie sociale, a examiné l’efficacité d’entraînements à la gratitude, comme la tenue d’un journal de gratitude ou la rédaction d’une lettre de remerciement. La chercheuse a identifié des effets bénéfiques faibles à moyens sur la joie de vivre, l’humeur et l’état dépressif. Des effets qui persistent parfois durant plusieurs mois.

En collaboration avec Dirk Lehr, professeur de psychologie de la santé, Henning Freund a lui aussi mené des études sur des interventions visant à promouvoir la gratitude. Ainsi, lors d’un entraînement en ligne d’une durée de cinq semaines, les cent participant-e-s du groupe expérimental ont suivi une leçon hebdomadaire portant sur des aspects essentiels de la gratitude.

Ils ont en outre utilisé une « application de gratitude » en guise de journal électronique pour y recueillir, par exemple, des photos de moments pour lesquels ils se sentaient reconnaissants. Chaque soir, ils effectuaient une rétrospective de la journée axée sur le remerciement. Au début de l’expérience, tous étaient très fortement affectés par des soucis et ressassaient des idées noires. Cinq semaines, puis trois et six mois plus tard, les chercheurs ont constaté un très net recul des idées négatives par rapport aux cent personnes du groupe témoin, qui n’avaient eu aucun exercice à faire. « C’était vraiment étonnant. On a également observé une légère baisse des états dépressifs », s’est félicité le chercheur.

Si tous les indicateurs sont donc favorables à l’intégration de la gratitude dans la psychothérapie, il convient néanmoins de prendre en considération ses effets secondaires. « Premièrement, la gratitude induit le risque d’ignorer des émotions légitimes, comme la tristesse, la colère et la déception. » D’un point de vue psychologique, ces sentiments doivent pourtant s’exprimer à l’occasion de la thérapie. Deuxièmement, la recherche de solutions peut être abandonnée si les patient-e-s se sentent reconnaissant-e-s et satisfait-e-s de leur sort. Et, troisièmement, la gratitude peut cimenter des relations hiérarchiques inégales, la personne reconnaissante entrant alors dans un rapport de soumission et de dépendance. Selon Henning Freund, il existe en outre une contre-indication, à savoir les interventions de gratitude chez les sujets souffrant de dépression sévère. « Émotionnellement, ces personnes ne sont généralement pas en mesure de ressentir de la gratitude », indique-t-il.

Trouver la juste mesure
L’humilité est pour ainsi dire le pendant de la gratitude. « Empiriquement, on pourrait montrer très clairement que l’humilité et la gratitude se complètent et se renforcent mutuellement», précise Henning Freund. Puisqu’elle se considère comme privilégiée, une personne intrinsèquement reconnaissante devient automatiquement humble. « Contraire de l’égocentrisme, l’humilité va de pair avec une réduction du centrage sur soi. En effet, un aspect important de ce trait de personnalité est de ne pas mettre en avant sa participation, mais de souligner celle des autres. »

Dans la psychologie positive, l’humilité fait également partie des forces de caractère, parce qu’elle combat les excès. À une époque où les actions durables sont reconnues comme l’une des solutions à la crise climatique, on redécouvre les vertus de la modération. Et selon Christian Firus, psychiatre et auteur allemand, les personnes qui font preuve de modération et savent renoncer gagnent en qualité de vie. Mais il faut d’abord démentir certaines croyances. « L’industrie du développement personnel porte en elle une promesse de bonheur qu’elle ne pourra jamais tenir : ‹ Lorsque tu auras obtenu telle chose ou quand tu auras atteint tel objectif, tu seras heureux ! › Je pense que c’est là l’une des plus grandes erreurs de notre époque. » D’après son expérience, la renonciation recèle un immense potentiel. « Beaucoup de patients sont dans l’impasse, parce qu’ils croient devoir encore faire ceci ou cela. Complètement dépassés, ils viennent à la clinique et se demandent : et si je laissais tomber quelque chose ? »

L’important est la façon dont nous appréhendons les contraintes existentielles. « De nos jours, le comportement classique est de poser certaines exigences à la vie et d’attendre qu’elle s’y plie. Cette attitude engendre beaucoup de malheur, parce que les choses se passent rarement comme prévu. » Christian Firus plaide donc en faveur du comportement inverse : « Le point de vue est différent lorsque je me dis : cela m’est arrivé, c’était injuste. Mais maintenant, c’est à moi de décider ce que j’en fais. Je redeviens alors acteur de mon destin. »

« La psychologie académique doit élargir son champ de vision. »


Vous plaidez pour l’intégration de la spiritualité à la psychothérapie. Pourquoi ?
Il y a de nombreuses années, j’ai vu pour la première fois comment des patients victimes d’un traumatisme précoce pouvaient se remettre de leurs profondes souffrances grâce à des expériences spirituelles et religieuses. Ces personnes n’étaient pas religieuses mais, dans leur détresse existentielle, elles se sont ouvertes à une puissance supérieure. La psychothérapie doit être sensible à la culture et à la religion, car les individus ne laissent pas leur foi ou leurs besoins spirituels dans la salle d’attente. Le trouble psychique d’un patient et son image de Dieu peuvent s’influencer mutuellement et, parfois, donner lieu à des interactions néfastes. Cet état de fait doit être identifié et traité. 

Quand la spiritualité doit-elle être exclue ?
Lorsque le patient n’a manifestement aucune proximité avec la spiritualité, ce qui peut être déterminé au moyen d’une anamnèse spirituelle. En tant que psychothérapeute, je m’astreins à la neutralité idéologique et à l’abstinence thérapeutique. La spiritualité ne doit pas être intégrée à la psychothérapie par intérêt personnel de la thérapeute. Les interventions spirituelles sont également proscrites.

Psychothérapie basée sur des preuves et spiritualité. Est-ce compatible ?
Les expériences spirituelles subjectives que les patients ont déjà en eux ou qu’ils vivent dans le cadre d’imaginations thérapeutiques sont manifestes. Elles impressionnent et convainquent par leur potentiel de changement et de guérison. Le caractère scientifique n’est pas déterminé par l’objet examiné, mais par la démarche. La psychologie académique doit élargir son champ de vision et développer, à l’aide d’une perspective phénoménologique et d’une perception globale de la situation de la personne, de nouveaux instruments de recherche qualitatifs qui tiennent compte de l’être humain en tant que personne.


Gisela Cöppicus Lichtsteiner est psychothérapeute FSP et auteure du livre «Wenn der Lebensfaden brennt. Spirituell-religiöse Erfahrungen Traumatisierter in der Katathym Imaginativen Psychotherapie».

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